
Une illusion
... La vision
que l'on a de soi est une construction de l'esprit. Autant
donc la rendre la plus positive et plaisante possible, quitte
à la surévaluer un peu.
... réaliste ... Il ne s'agit pas non plus de
sombrer dans la mégalomanie, mais d'être conscient de ses
failles. Ainsi peut-on se remettre en question, donc s'adapter
aux autres et aux situations.
... mais fragile. Il suffit parfois d'un
regard ou d'un mot de travers pour que notre image se trouble
plus ou moins durablement.
Si Dieu
devait dicter ses commandements à Moïse aujourd'hui, il
ajouterait certainement aux dix existants : "Tu t'aimeras
toi-même, autant sinon plus que ton prochain, tu prendras soin
de toi, tu veilleras à ton bien-être, etc."!
A l'ère de
l'individualisme triomphant, de la valorisation tous azimuts
du "moi" et de ses formidables potentialités, l'amour de soi
prend figure de devoir. Il apparaît même, pour 69% des
Français, comme la condition sine qua non de l'amour
d'autrui 1.
A première vue pourtant, l'idée
de s'aimer soi-même paraît futile, ridicule - comme s'il n'y
avait rien de plus important dans l'existence ! - ou très
prétentieuses. Traditionnellement et culturellement, c'est sur
la capacité d'aimer autrui qu'est mis l'accent. Mais la
psychologie moderne nous tient un discours très différent.
Elle pose que s'aimer un minimum est indispensable pour
éprouver du plaisir et trouver du charme à la vie. Il suffit
d'ailleurs d'imaginer les journées de quelqu'un qui se
lèverait tous les matins en se trouvant bête et laid, persuadé
de son infériorité et de son indignité à être aimé. Il est
facile d'en déduire que sa vie affective et professionnelle
tiendrait du calvaire.
Pour le psychologue William
James (1842-1910), auteur notamment de "Précis de
psychologie"2, l'amour de soi est le produit d'un
mince écart suffisamment mince entre nos ambitions et nos
réussites effectives. Les recherches les plus récentes
récusent toutefois ce réalisme, montrant qu'il est préférable
de ne pas avoir une vision trop lucide de soi-même et de ses
véritables aptitudes.
Les psychiatres américains Robert
Ornstein et David Sobel, qui ont livré le fruit de leurs
recherches en matières d'image de soi dans "Les Vertus du
plaisir"3 affirment que "le bonheur est le
privilège de ceux qui savent cultiver les illusions positives,
et sont capables de s'estimer
plus intelligents et plus compétents qu'ils ne le sont". Vous
pensez fermement que votre patron vous apprécie tout
particulièrement quand, pour lui, vous n'êtes qu'un salarié
moyen ? Tant mieux !

Entre moi
et moi, un juste équilibre à trouver.
S'aimer soi-même
ne va pas forcément de soi. Notre image est pourtant
fondamentale pour structurer notre comportement. Et, à
travers lui, notre rapport aux autres.
Quelqu'un vous fait part de son opinion à
votre sujet, vous trouvant avare mais charmant, dominateur,
brillant et un peu agressif. Si vous êtes une personne
équilibrée, vous vous souviendrez de "charmant", "brillant"
et, éventuellement, d'"agressif". "La surévaluation de
soi et l'oubli immédiat des qualificatifs dérangeants
sont salutaires, insistent Robert Ornstein et David Sobel.
Notre vision de nous-même n'est qu'une construction de notre
esprit. Il nous appartient donc de la rendre aussi plaisante
que possible, tout en évitant, naturellement, de sombrer dans
la mégalomanie. Les individus parfaitement réalistes sont
toujours légèrement déprimés."
Les dictionnaires de
psychologie définissent l'amour de soi par un ensemble
d'attitudes : se reconnaître une certaine valeur, se ménager,
protéger son territoire intime, sa santé physique et
psychique, connaître ses intérêts réels. Il s'agit d'être une
"bonne mère" pour soi-même. Mais si l'amour de soi se
manifeste dans les actes que nous posons, il est d'abord une
affaire de vécu intérieur, de ressenti personnel. Je peux
m'estimer intellectuellement, avoir confiance en moi, tout
en supportant difficilement mon apparence physique. Une vision relativement
positive de soi n'exclut en rien que l'on se reproche un ou
plusieurs traits de caractère particuliers ou certaines
failles intellectuelles - manque de courage, d'ambition ou de
ténacité par exemple.
Une américaine, réalisée
en 1993 sur la base d'un questionnaire adressée à plusieurs
centaines de personnes entre 20 et 30 ans et dirigée par le
chercheur James Overholser, a confirmé qu'hommes et femmes ont
des critères d'appréciation d'eux-mêmes différents - ce dont
on se doutait un peu. Les premiers s'aiment à travers leurs
réussites, professionnellement ou dans une activité physique,
tandis que les secondes ont viscéralement besoin de voir leur
entourage reconnaître leurs qualités personnelles. Il est
exceptionnel de s'accepter totalement, la vie quotidienne le
démontre. Cette insatisfaction, inhérente à la nature humaine,
permet de croire que la plénitude existentielle n'est pas un
mythe. Et qu'il eût suffit d'un rien pour que nous puissions
en jouir - des yeux bleus et non bruns, cinq centimètres de
plus, ou une culture générale légèrement plus vaste par
exemple.
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