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Le rétablissement : Un itinéraire du cœur
Par Patricia E. Deegan, Ph. D. Traduit par Monique Guillet. Paru dans Le Partenaire (Bulletin de L’Association Québécoise pour la réadaptation psychosociale), Vol.5, No.1, Printemps 1996. Madame Deegan est une consultante au National Empowerment Center. À la fois psychologue-clinicienne et usagère, elle parle donc en connaissance de cause ! Cette allocution a été présentée en mai 1995 dans le cadre d’une conférence spéciale réunissant des étudiants, des éducateurs et autres responsables de la formation-supervision dans les différentes professions de la santé mentale. L’Alliance for the Mentally III et le Comité responsable pour la formation du Ministère de la santé mentale de l’État du Massachussetts en ont été les organisateurs. Nous en avons retranché de courts passages. La version originale a paru dans le Psychiatric Rehabilitation Journal, Vol. 19, No.3, Hiver 1996.
Le but du processus de rétablissement n’est pas de devenir " normal " mais de donner naissance à la personne unique que nous portons en nous. Ceux et celles d’entre nous aux prises avec des troubles mentaux ne sommes pas différents des autres. Nous partageons cette quête commune à tout être humain qu’est la recherche du sens de la vie. En renaissant des ruines de nos rêves, l’un de nos plus grand défis est de dire oui à la vie, oui à l’épanouissement de la personne en devenir que nous sommes.
Il existe une différence entre connaissance et sagesse. Dans les diverses disciplines de la santé mentale, on demande aux étudiants de " connaître " des choses. Et pour que ces choses puissent s’appeler un jour connaissances, on leur demande d’acquérir un certain nombre de compétences cliniques. Il y a toutefois une chose qu’on ne leur demande pas. C’est d’être à la recherche de la sagesse. La sagesse, c’est connaître mais avec " justesse ". C’est voir l’essence de ce qui est. C’est ainsi que la plupart des étudiants sortent de leurs études remplis de connaissances, mais ils manquent de sagesse, c’est-à-dire de la faculté de voir l’essence de ce qui est.
La sagesse du cœur Prenons l’exemple du cœur. Nous enseignons à nos étudiants qu’il s’agit d’une pompe, d’une sorte de machine munie de valves et de cavités. Et arrive le moment où ils connaissaient l’anatomie du cœur dans ses moindres détails. Lorsqu’un étudiant a réussi son dernier examen d’anatomie, nous disons de lui qu’il connaît le cœur. Mais la sagesse nous amènerait à émettre des réserves à ce propos. La sagesse nous amènerait à rechercher l’essence du cœur. Elle nous ferait voir que ce cœur que nous avons enseigné à nos étudiants n’est le cœur de personne. C’est un cœur qui pourrait appartenir à n’importe qui et, de ce fait, il n’appartient à personne. La sagesse nous ferait comprendre qu’il existe un autre cœur. Un cœur que nous connaissons bien avant qu’on nous ait enseigné qu’il s’agit d’une pompe. Je veux parler ici du cœur qui peut se briser, du cœur qui en vient à s’épuiser, du cœur gros, du cœur qui se fige, du cœur de glace, du cœur qui a mal, du cœur qui se tient immobile, du cœur qui saute de joie et du cœur qui n’a plus le cœur à rien. La sagesse demande que nous enseignions aux étudiants des sciences humaines l’essence de ce cœur. Du cœur humain. Pas la pompe qui bat la mesure dans n’importe quel thorax. Mais le cœur qui vit dans mon corps et dans le vôtre.
Je m’en fiche Avant de participer à notre démarche de rétablissement, plusieurs d’entre nous traversons une période d’apathie et d’indifférence extrêmes. Une période durant laquelle nous avons le cœur figé, durant laquelle tout nous est égal. Nous nous sentons au pays des morts-vivants : seuls, abandonnés, à la dérive sur une mer morte et silencieuse sans direction et sans repères. Je me revois à l’âge de 17 ans, portant l’étiquette de schizophrène chronique, abrutie par l’effet des Haldol et assise sur une chaise. La première chose que je vois clairement sont les doigts jaunies par la nicotine de la jeune fille. Je vois aussi sa démarche traînante et maladroite de droguée. Ses yeux ne dansent pas. La danseuse s’est effondrée et son regard noir fixe sans fin dans le vide. Les gens vont et viennent. Ils la pressent de faire quelque chose pour s’aider, mais son cœur s’est figé et plus rien ne l’intéresse sinon dormir et s’asseoir en fumant des cigarettes. Que fait-elle de sa journée ? À huit heures, elle s’extirpe du lit au prix de grands efforts. Dans un brouillard de médicaments, elle réussit à s’asseoir sur une chaise – la même, jour après jour. Et elle allume sa première cigarette. Elle allume une cigarette à la suite de l’autre, comme autant de marques du passage du temps, et ce sablier qui se consume en heures absentes au moins la rassure. De neuf heures à midi, elle fume et regarde dans le vide. Ensuite elle déjeune. À treize heures, elle se met au lit et dort jusqu’à quinze heures avant de retourner à sa chaise pour fumer en fixant dans le vide. Puis elle dîne et retourne à sa chaise à dix-huit heures. Enfin vingt heures arrivent, l’heure bénie entre toutes où elle peut retourner au lit et sombrer dans un sommeil sans rêves. Le même scénario se déroule jour après jour après jour et les mois s’effilochent, monotones, en fumée de cigarettes.
Démissionner, c’était la solution qui me protégeait contre tout désir Durant tout ce temps, des gens essaient de la motiver. Je me souviens de gens qui ont tenté de me convaincre de participer à des activités comme le marché du mercredi, la cuisson du pain et un tour de bateau. Mais rien de ce que les gens faisaient ne m’atteignait, ne me touchait, ne m’intéressait. J’avais démissionné. Pour moi, démissionner était une solution. Les personnes qui travaillaient avec moi percevaient mon absence de motivation comme un problème. Mais, pour moi, démissionner n’était pas un problème, c’était la solution. Une solution qui me protégeait contre tout désir. Je ne désirais rien, donc personne ne pourrait m’enlever quoi que ce soit. Je ne faisait aucune tentative, donc je n’aurais pas à subir d’autres échecs. Je m’en fichais, donc rien ne pourrait plus me blesser. Mon cœur s’était figé. Le printemps apparut et disparut et je m’en fichais. Les vacances arrivèrent et passèrent et je m’en fichais. Mes amis s’en allèrent au collège pour commencer une nouvelle vie et je m’en fichais. Une amie que j’avais déjà beaucoup aimée est venue me visiter et je m’en fichais. Je me rappelle de cette visite. J’étais assise sur ma chaise en train de fumer sans dire un mot ou presque. Et à vingt heures tapantes, je me souviens d’avoir coupé mon amie en plein milieu d’une phrase pour lui dire de s’en retourner chez elle parce que c’était l’heure d’aller me coucher. Et sans même lui dire au revoir, je pris la direction de mon lit. Mon cœur était figé. Tout m’était égal.
L’indifférence, une stratégie de survie Ce portrait semblera familier à plusieurs d’entre nous. Nous connaissons ce tableau d’apathie, de repli, d’isolement et de manque de motivation. Mais si nous allons au-delà de la simple connaissance de la sagesse du cœur, il est nécessaire de creuser plus loin. Que sont véritablement cette apathie, cette indifférence et ce cœur figé qui maintiennent un si grand nombre de personnes dans un mode de survie et les empêchent de participer à leur itinéraire de rétablissement ? Sont-ils simplement des symptômes négatifs de la schizophrénie ? Je ne le crois pas. J’ai la conviction que le cœur qui se fige et la perte de tout intérêt sont autant de stratégies de survie adoptées par les personnes qui sont sur le point de perdre tout espoir. L’espoir n’est pas juste un euphémisme qui sonne agréablement à l’oreille. L’espoir et la survie sont inextricablement liés. (…) Un état psychologique peut-il être mortel ? Je pense que oui. Quand les animaux et les êtres humains s’aperçoivent de la futilité de leurs actions et qu’il ne leur reste plus un seul espoir auquel s’accrocher, ils deviennent très vulnérables à la mort. De la même manière, la conviction de pouvoir exercer un contrôle sur son environnement a pour effet de prolonger la vie. En d’autres, lorsque nous, les personnes aux prises avec une incapacité psychiatrique, en venons à croire à l’inutilité de nos efforts, quand nous avons la sensation de ne plus avoir aucun contrôle sur notre environnement, quand rien de ce que nous faisons ne semble faire une différence ou améliorer notre sort… Quand nous suivons les directives d’un traitement, que nous atteignons les buts que d’autres personnes nous ont fixés et que, malgré tout, rien ne s’ouvre à nous dans la communauté… Quand nous essayons une médication après l’autre et qu’aucune ne semble nous aider… Quand nous nous apercevons que personne ne nous écoute et que tout le monde prend des décisions à notre place – où nous vivons, avec qui et selon quels règlements; comment dépenser notre argent, quelles sont nos heures de sortie au foyer de groupe, etc., etc.… c’est alors qu’un sentiment profond d’impuissance, de désespoir, s’immisce dans notre cœur. Et dans un ultime effort pour échapper aux effets biologiques désastreux de cette sensation d’impuissance, les personnes aux prises avec une incapacité psychiatrique font exactement ce que font les autres dans une situation semblable : notre cœur se fige et nous tentons de ne plus nous en faire. Il est en effet moins dangereux d’être sans ressource que sans espoir.
Un combat existentiel Le grand danger est bien évidemment que le personnel ne reconnaisse pas toute l’ampleur du combat existentiel dans lequel se débat la personne dont le cœur s’est figé. Le danger, c’est que le personnel se dise : " C’est simple : cette personne présente plusieurs signes négatifs qui n’augurent rien de bon. Il ne faut pas espérer grand-chose de cette personne ". Ou bien le personnel peut s’ériger en juge et décider que la personne est simplement paresseuse et dénuée de motivation. Ou encore le personnel peut succomber à son propre désespoir et déclarer sans autre forme de procès que la personne est lente. Il est urgent que tous les éducateurs de la prochaine génération de professionnels de la santé mentale, y compris ceux qui sont sur le terrain, aident les étudiants d’aujourd’hui à éviter ces pièges. Il est urgent d’aider les étudiants à comprendre que la personne qui court le risque de perdre espoir manifeste une grande motivation et une non moins grande faculté d’adaptation lorsqu’elle choisit pour stratégie de figer son cœur et de ne plus s’en faire. Nous devons aider les étudiants à avoir l’empathie à l’égard de ce combat existentiel qui est au cœur de la nuit noire du désespoir. Quand je m’adresse aux étudiants, il y a un certain nombre de choses que je leur dis sur la façon de travailler avec les personnes qui semblent avoir un cœur figé, souffrir d’apathie et être dénuées de motivation. En premier lieu, j’aide les étudiants à comprendre leur comportement en termes existentiels. Je veux qu’ils saisissent bien à quel grand risque ils demandent à la personne de s’exposer quand ils l’inventent à reprendre intérêt à ce qui l’entoure. Je veux qu’ils comprennent que sous ce cœur figé, il y a un cœur en morceaux. Combien de souffrance et de pertes un cœur peut-il endurer avant de se briser ? Ce n’est pas fou du tout de vouloir protéger un cœur si vulnérable. On doit aider les étudiants à apprécier la stratégie de démission à sa juste valeur et à comprendre qu’il est possible que jamais plus cette personne ne veuille reprendre un tel risque. De toute manière, seule la personne que nous essayons d’aider a le pouvoir de prendre ce risque, de reprendre suffisamment intérêt pour décider de faire des choses aussi simples que de coller une affiche au mur de sa chambre, de porter de nouveaux vêtements ou d’accepter de faire un stage. Ceci peut sembler peu de choses, mais si nous comprenons leur pleine signification existentielle, nous voyons que, tout petits soient-ils, ces gestes sont autant d’étapes pouvant la conduire à reprendre intérêt et à s’avouer que, oui, peut-être, je veux à nouveau jouer un rôle actif au sein de la communauté humaine.
L’ombre et le héros En deuxième lieu, je demande aux étudiants de ne plus voir l’individu comme un malade mental chronique, mais d’essayer de le regarder comme un héros. Je leur demande : " Auriez-vous réussi à survivre à tout ce que cet individu a vécu ? Cet individu a peut-être réussi quelque chose qui aurait été au-dessus de vos forces. Peut-être ne correspond-il pas du tout à l’image du malade faible et fragile. Peut-être que nous, les personnes aux prises avec une incapacité psychiatrique, sommes au contraire d’une force extraordinaire et d’un esprit férocement tenace. Pourriez-vous vivre avec 530 $ par mois et faire face simultanément à une incapacité ? " Si un étudiant peut momentanément laisser tomber son attitude de professionnel distant et accepter très humblement de voir la personne aux prises avec une incapacité psychiatrique comme un héros qui a réussi à survivre, alors je dis qu’il y a de l’espoir pour cet étudiant. Son cœur pourra avoir une résonance humaine dans l’exercice de son travail dans le domaine des services humains et ceci n’est pas un mince exploit.
Le pouvoir de faire des choix En dernier lieu, j’aide les étudiants à comprendre que, même s’ils n’ont pas le pouvoir de changer et de motiver la personne aux prises avec une incapacité psychiatrique, ils ont le pouvoir de changer l’environnement dans lequel cette personne lutte pour sa survie, notamment en matière d’interaction humaine. Quand nous travaillons avec quelqu’un dont le cœur s’est figé, qui a démissionné et à qui désormais tout est égal, nous devons comprendre que cette personne a le sentiment de ne plus avoir aucun pouvoir. Pour elle, le pouvoir est entre les mains des autres. Elle vit ce que les psychologues appellent un point externe de contrôle. Il est urgent de créer un environnement dans lequel cette personne aura la possibilité de faire des choix. Et je ne parle pas ici de choix imposés comme " vous prenez votre médication ou vous retournez à l’hôpital " - et qui sont une forme excessive de contrainte – mais de vrais choix. Et de toutes sortes de choix. De choix d’apparence aussi anodine que celui d’un parfum de crème glacée et aussi importants que celui de fixer ses propres buts professionnels. La personne au cœur figé va rejeter encore toutes ces invitations à faire des choix. Le personnel ne doit toutefois pas succomber au désespoir, considérer que ses efforts sont vains, laisser son propre cœur se figer et perdre lui-même intérêt. Si cela lui arrivait, il ferait exactement la même chose que la personne aux prises avec une incapacité psychiatrique. Il est indispensable que le personnel évite ce piège et qu’il fasse ce que la personne n’est pas encore capable de faire.
Il est indispensable que le personnel soit un vibrant modèle d’espoir et continue de proposer des choix – même s’ils seront rejetés encore et encore. Un autre point important : les environnements doivent offrir une information juste. L’information, c’est le pouvoir. Quand on partage l’information, on partage également le pouvoir. En ayant accès à l’information, les personnes qui se sentent sans pouvoir arrivent petit à petit à se sentir plus efficaces. Les personnes qui se sentent sans pouvoir ont aussi le sentiment que ce qu’elles disent ne compte pas. Il est important de prendre le temps de les écouter et de les aider à trouver leur propre voix qui est unique. Faire entendre sa voix dans l’élaboration des règlements, dans l’engagement et l’évaluation du personnel sont de bonnes façons d’exercer une voix qui a été trop longtemps réduite au silence. Enfin, il est important de pouvoir compter, parmi le personnel salarié, des personnes qui présentent elles-mêmes une incapacité psychiatrique. De tels modèles sont porteurs d’espoir. Ils me communiquent que moi aussi, peut-être, je serai capable de faire fondre mon cœur figé et de reprendre intérêt à ce qui m’entoure. Les personnes qui se défendent contre les effets mortels d’une impuissance profonde ont besoin de savoir qu’il existe une porte de sortie, qu’il est possible que leurs actions les conduisent, centimètre par centimètre, vers des buts de leur choix. Ils ont besoin de voir à quel point la qualité de vie de personnes qui ont reçu un diagnostic comparable au leur s’est améliorée. Ils ont besoin de voir qu’il leur est possible d’améliorer leur situation. C’est pourquoi il est si important d’engager des personnes aux prises avec une incapacité comme professionnels et employés dans le domaine de la santé mentale. C’est également pour cette raison que le soutien de ses pairs et l’entraide sont si importants. Choix, information, modèles, possibilité de se faire entendre, de développer et d’exercer sa voix, d’améliorer sa vie : ces éléments sont la clé pour créer un environnement d’interaction humaine. Un tel environnement peut aider la personne qui n’a plus le cœur à rien à vivre la transition qui la conduira à reprendre intérêt et à délaisser peu à peu son rôle de survivant pour celui d’acteur principal de son itinéraire de rétablissement. Les aptitudes qui entrent dans la création de tels environnements sont les compétences que les professionnels de la santé mentale de demain sont appelés à maîtriser.
La victoire du héros Quant à moi, je ne peux pas mettre le doigt sur le moment précis où je suis passée du mode de survie à celui de participante active de mon itinéraire de rétablissement. Mes efforts pour protéger mon cœur brisé sous un cœur figé et une attitude je-m’en-foutiste ont duré très longtemps. Une chose dont je me souviens parfaitement, c'est que personne autour de moi n'a démissionné. Tous, sans relâche, ont continué à m’inviter à faire des choses. Et je me souviens qu’un bon jour, sans raison apparente, j’ai répondu " oui " à l’invitation de faire le marché. Tout ce que j’ai accepté de faire, c’est de pousser le chariot. Ce n’était pas grand chose mais c’était un début. Et, en vérité, c’est en franchissant une à une de petites étapes comme celle-ci que j’ai découvert progressivement qu’il m’était possible de faire face à ce qui m’était pénible. Je sais que la colère, et surtout l’indignation, ont joué un rôle important durant cette transition. Quand un certain psychiatre m’a dit que tout ce que je pouvais espérer de mieux, c’était d’avaler mes médicaments, d’éviter les occasions de stress et de rester en vie, je suis devenue enragée. (J’étais toutefois assez futée pour me garder de laisser voir mon indignation parce que – règlement numéro un – il ne faut jamais devenir enragée dans un bureau de psychiatre quand tu portes l’étiquette de schizophrénie chronique!). Je me souviens également que c’est en sortant de ce bureau que j’ai pris la décision de devenir médecin. J’étais tellement hors de moi à cause des choses qu’on m’avait faites à l’hôpital contre ma volonté et qu’on avait faites à d’autres que je décidai sur-le-champ d’obtenir un gros diplôme et suffisamment de références pour diriger moi-même un jour un endroit de rétablissement. En réalité, la survivante venait de trouver une mission qui lui tenait passionnément à cœur. J’ai aussi fait très attention à ne pas partager mes aspirations toutes neuves avec quiconque. Imaginez ce qu’aurait dit le psychiatre si la jeune fille de 18 ans, qui avait pratiquement été recalée au " high school " et qui était affligée du diagnostic de schizophrène chronique, lui avait annoncé qu’elle avait l’intention d "obtenir son doctorat en psychologie clinique. Illusions de grandeur, aurait-il conclu! Mais pour l’essentiel, c’est exactement ce que j’ai fait. J’ai fait mon chemin peu à peu en commençant par suivre un cours de composition anglaise au collège du voisinage, traînant mes manuels scolaires à l’hôpital pour malades mentaux et essayant de lire malgré un problème de double vision occasionné par les Prolixin. Centimètre par centimètre, j’ai fait mon chemin. Ma vie spirituelle m’a vraiment été d’un grand secours. J’avais aussi un lien thérapeutique très fort avec un psychothérapeute. De plus, j’ai vécu avec des hippies qui étaient eux aussi de drôles de moineaux et qui avaient une grande tolérance à l’égard de comportements bizarres comme l’étaient mes épisodes psychotiques. Comme j’avais vécu certaines expériences dans ma prime adolescence, j’ai eu pour ainsi dire l’intuition que les drogues, l’alcool et moi ne ferions pas bon ménage. Je n’y ai donc pas touché même si les gens autour de moi en prenaient. Avec le recul, je vois que ce fut une très sage décision. Afin de tenter de comprendre ma situation et de me comprendre moi-même, j’ai lu des montagnes de livres sur le rétablissement, la psychopathologie et les théories de la personnalité. J'étais toujours en train d'essayer de nouveaux moyens de venir à bout de mes symptômes, entre autres de mes pénibles hallucinations auditives. Mais le plus important sans doute, c’est qu’à mon réveil, j’avais une bonne raison de me lever. J’avais un but dans la vie, j’avais été appelée, j’avais une vocation et, chaque matin, je continuais de lui dire " oui ". Même à présent, je dois renouveler chaque jour cet acte de foi envers ma vocation. La tentation de tout laisser tomber est encore parfois très forte.
Un individu, un itinéraire Mon itinéraire de rétablissement est un processus de longue haleine. Je me débats encore contre les symptômes, je pleure encore des pertes et j'ai suivi un traitement pour guérir les séquelles des abus dont j’ai été victime dans l’enfance. Je fais aussi appel au soutien des pairs et de l’entraide, de la même façon que je me prévaux toujours de services professionnels tels les médicaments, la psychothérapie et les hôpitaux. Mais je ne fais pas que prendre des médicaments et aller à l’hôpital. J’ai appris à faire usage de médicaments, à faire usage de l’hôpital. Cette prise de position est la marque de tout rétablissement. Se rétablir de la maladie mentale n’est qu’une partie du processus de rétablissement. Il nous faut guérir des conséquences de la pauvreté et de notre statut de citoyens de deuxième classe. Nous devons apprendre à élever notre conscience et à trouver une fierté collective si nous voulons nous libérer des blessures que nous portons en nous. Sans compter que plusieurs d’entre nous sortons d’un cadre de traitement en santé mentale avec des troubles post-traumatiques liés au stress d’avoir subi ou été témoins de mauvais traitements physiques, sexuels et/ou émotifs de la part du personnel.
Parfois se rétablir de la maladie mentale, c’est la partie facile. Se rétablir de ces blessures profondes prend passablement plus de temps.
Rétablissement et traitement ne sont pas synonymes. Le rétablissement est plutôt une attitude, une prise de position et une façon d’aborder les défis que chaque jour nous apporte. Ce n’est pas un itinéraire linéaire. Il y a alternance de progrès rapides et de rechutes décevantes. Il y a aussi des périodes où l’on ne fait que vivre tranquillement, en se reposant et en reprenant des forces. Chaque itinéraire de rétablissement est unique. Chaque personne doit trouver pour elle-même ce qui fonctionne. Ceci veut dire que l’on doit avoir la possibilité d’essayer et d’échouer et d’essayer encore. Afin de nous appuyer dans cette démarche de rétablissement, il est important que les professionnels de la santé mentale ne nous privent pas de l’occasion d’échouer. Il est en effet nécessaire que les professionnels reconnaissent toute la dignité qui entre dans le concept du risque et du droit à l’échec s’ils veulent nous venir en aide.
Une voix Pour terminer, j’aimerais ajouter que, partout au monde, les personnes qui ont reçu une étiquette psychiatrique sont à s’organiser. Nous nous organisons sur le plan social, national et international. Nous sommes à développer une voix collective et nous luttons pour vaincre l’oppression, la pauvreté, la discrimination et les préjugés. Nous disons " non " aux services de soins de deuxième classe, " non " à l’absence de logements ou aux logements délabrés, " non " aux outrages qui accompagnent si souvent une hospitalisation psychiatrique, comme l’utilisation sauvage de la contrainte et de l’isolement. Nous dialoguons autour d’une table avec les fournisseurs de services et les responsables politiques afin de trouver des solutions aux traitements involontaires. Nous joignons nos forces à celles d’autres groupes aux prises avec des incapacités afin de former une vaste coalition de 40 millions d’Américains et de faire respecter le principe de justice dans les soins de la santé, dans les services de soutien et dans nos droits. Nous commençons aussi à définir nos expériences dans nos propres mots et à faire l’éducation des professionnels de la santé mentale au sujet de ce qui nous aide vraiment. Nous pouvons nous estimer chanceux d’avoir le National Empowerment Centre à Lawrence au Massachussetts. Ce centre national d’aide technique est entièrement dirigé et contrôlé par les usagers grâce au financement du Center for Mental Health Services. Nous avons innové en mettant sur pied nombre de ressources et de cours de formation. À titre d’exemple, nous avons une nouvelle formation intitulée Hearing Voices That Are Distressing : A Simulated Training Experience and Self-Help Strategies. Conçu aussi bien pour les praticiens que pour les étudiants en santé mentale, cet atelier donne aux participants l’occasion d’écouter une cassette conçue par les personnes qui entendent des voix pénibles. Les participants sont appelés à écouter la cassette durant l’exécution d’une série de tâches dont un examen d’état mental, une sortie communautaire, un groupe d’activités de jour et un test psychologique. Les participants reçoivent ensuite une formation portant sur plusieurs stratégies de soutien qui visent à contrôler ou à se défaire de ces voix pénibles. Une nouvelle ère se dessine. Nous – vous et moi – devons aider les étudiants d’aujourd’hui à comprendre que les personnes aux prises avec une incapacité psychiatrique sont des êtres humains qui ont un cœur humain. Leurs cœurs sont aussi authentiques et vulnérables que les nôtres et ils ont autant de valeur.
La pierre angulaire du rétablissement ? Comprendre qu’il s’agit de personnes qui grandissent, qui changent, qui sont en cheminement. Notre rôle n’est pas de décider qui guérira et quine guérira pas. Notre travail est de créer des environnements propices au rétablissement et à la responsabilisation. Notre travail est d’établir de solides relations de soutien avec les personnes avec lesquelles nous travaillons. Et ce qui est sans doute notre plus grand et plus important défi en cette décennie marquée par le rétrécissement continuel des services, c’est de résister à la déshumanisation et d’être assez braves, assez audacieux, pour conserver notre travail consacré aux services humains.
Références Deegan, P. (1990). Spirit Breaking : When the helping professions hurt. The Humanistic Psychologist, 18(3), 301-313. Lefcourt, H.M. (1973). The function of the illusions of control and freedom. American Psychologist, 28, 417-425. Seligman, M.E.P. (1975). Helplessness : On depression, development and death. San Francisco : Freeman. |
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